mardi 14 juillet 2009
SOUS LES MOTS,
LA VAGUE
Il y a bien, oui, un mystère Casas
Ros. Pas spécialement celui qui
s'attise aux rumeurs liées à l'identité
de l'auteur - dont nul ne connaît le
visage -, mais celui de cet espace
de liberté très singulier, peut-être
extensible, que semble lui procurer
l'écriture. Car que cette appropria-
tion de la liberté apparaisse comme
une sorte d'évidence pour n'importe
quel écrivain un peu respectueux de
son art est une chose, qu'elle soit
investie avec autant de sensibilité,
d'amplitude, d'intériorité, n'est tou-
tefois pas aussi fréquent.
Tout n'est sans doute pas parfait
dans ces trente-neuf très brefs récits
- qu'il serait peut-être plus judicieux
de qualifier de fusées que de nouvel-
les: la féconde contrainte du court
peut entraîner, à tel ou tel moment,
quelque trait un peu forcé, et l'on ne
peut complètement se débarrasser
de l'idée selon laquelle il y avait dans
l'exercice quelque chose qui relevait,
en partie du moins, du défi ou de la
performance. Cette impression
s'évanouit cependant très vite, tant
on ne peut demeurer impassible
devant la mélancolie souveraine où
nous entraînent les visions de Casas
Ros, devant cette oscillation perrna-
nente entre les facéties de l'exis-
tence et l'abattement de vivre.
Comme s'il y avait une concrétude
de l'imaginaire, un soubassement
douloureux à tout onirisme. Cette
jeune fille, croisée dans un train,
dont on comprend que l'étui noir lui
sert à autre chose qu'à trimballer tel
ou tel instrument de musique, tout
comme cette belle nageuse unijam-
biste, l'étrange sensation que pro-
cure l'observation de nos corps (et
de nos oreilles), ce corps qui nous
échappe et qui fuit devant le miroir,
l'invention d'une langue pour l'écri-
ture d'un livre infini, ce lecteur qui
voudrait pouvoir réécrire la chute
des livres qu'il aime, ce fantasme de
« rendre à la forêt son bois sous
forme de livres qui prendraient la
forme d'arbres », ce ballon de foot-
ball qui vole au-dessus de la terre et
se laisse rebondir au gré des coups
qu'on lui donne, tout ramène à cette
certitude: « on peut écrire dans le
vide, pendant la chute vettiqi-
. neuse ». Aussi, sous son titre aux
allures de manifeste, Mort au
romantisme nous gifle autant qu'il
nous caresse. La gifle, c'est ce
regard porté en marge absolu du
monde, la rudesse et la concision
poétiques de ces visions où corps et
esprits humains se trouvent défor-
més, distendus, redessinés, redéfi-
nis, cette manière de nous rappeler à
nous-mêmes. La caresse, c'est la
tristesse lointaine et sans doute ina-
paisable qui inspire ces visions, cette
ironie défaite dont Casas Ros teinte
la peine d'un monde impraticable.
« On ne peut pas toujours sourire à
celui qui souffre », écrit-il dans la
fusée qui ouvre le recueil, et qui me
semble assez bien résumer ce à quoi
l'écrivain va puiser.
Tout est finalement très beau dans
ce livre, écrit d'une plume vive et
grave à la fois, efSi l'on ne peut être
également sensible à l'ensemble des
textes, tous rayonnent d'une
urgence dont on peut espérer qu'elle
soit, d'un certain point de vue, salva-
trice. Lire Casas Ros, c'est en quel-
que sorte revenir aux points cardi-
naux de l'humain, retrouver ces
idées que les minutes de l'existant
nous invitent à chasser d'un mouve-
ment plus ou moins conscient sous
le seul prétexte qu'elles seraient trop
insaisissables, ou trop dérobées, ou
trop occultes, ces petites choses qui
ne sont pas tout à fait des idées
encore, seulement des fulgurances
qu'il nous faut tenir à distance res-
pectable si l'on veut supporter de
vivre. Sans chercher dans ces textes
un caractère souterrain ou psycholo-
gique que l'auteur n'a sans doute
pas voulu lui donner, on se dit que
pourrait y reposer une aspiration à
découvrir ou à recouvrer une terre
vierge, un de ces mondes perdus de
nos enfances: «II foule une herbe
fraÎche et se met à penser qu'aucun
être humain avant lui n'a emprunté
cet itinéraire, que personne n 'y a
laissé la trace de son pas. Un sentier
est en train de nsître. »Nous ne pou-
vons nous défaire de ce qui nous
constitue comme humains, récepta-
cles inaboutis pour les vents contrai-
res. Il nous faut reconnaître l'incom-
plétude de notre rapport au monde,
vivre avec cette souffrance de ne
pas pouvoir nous y mouvoir autant
que la vie nous y inviterait, sauf à
avoir l'impression de renier quelque
chose de marmoréen en nous; cou-
rir, finalement, après « ce lieu insi-
tuable où toutes les vagues de la
conscience jaillissent sans début et
sans fin»; et constater qu'on ne
peut s'accrocher au réel de la vie
sans faire la part belle à un imagi-
naire fors lequel elle-même partirait
en fumée. Comme nos rêves.
M. Villemain
Le magazine des livres
MORT AU ROMANTISME, Antoni Casas Ros,
LA VAGUE
Il y a bien, oui, un mystère Casas
Ros. Pas spécialement celui qui
s'attise aux rumeurs liées à l'identité
de l'auteur - dont nul ne connaît le
visage -, mais celui de cet espace
de liberté très singulier, peut-être
extensible, que semble lui procurer
l'écriture. Car que cette appropria-
tion de la liberté apparaisse comme
une sorte d'évidence pour n'importe
quel écrivain un peu respectueux de
son art est une chose, qu'elle soit
investie avec autant de sensibilité,
d'amplitude, d'intériorité, n'est tou-
tefois pas aussi fréquent.
Tout n'est sans doute pas parfait
dans ces trente-neuf très brefs récits
- qu'il serait peut-être plus judicieux
de qualifier de fusées que de nouvel-
les: la féconde contrainte du court
peut entraîner, à tel ou tel moment,
quelque trait un peu forcé, et l'on ne
peut complètement se débarrasser
de l'idée selon laquelle il y avait dans
l'exercice quelque chose qui relevait,
en partie du moins, du défi ou de la
performance. Cette impression
s'évanouit cependant très vite, tant
on ne peut demeurer impassible
devant la mélancolie souveraine où
nous entraînent les visions de Casas
Ros, devant cette oscillation perrna-
nente entre les facéties de l'exis-
tence et l'abattement de vivre.
Comme s'il y avait une concrétude
de l'imaginaire, un soubassement
douloureux à tout onirisme. Cette
jeune fille, croisée dans un train,
dont on comprend que l'étui noir lui
sert à autre chose qu'à trimballer tel
ou tel instrument de musique, tout
comme cette belle nageuse unijam-
biste, l'étrange sensation que pro-
cure l'observation de nos corps (et
de nos oreilles), ce corps qui nous
échappe et qui fuit devant le miroir,
l'invention d'une langue pour l'écri-
ture d'un livre infini, ce lecteur qui
voudrait pouvoir réécrire la chute
des livres qu'il aime, ce fantasme de
« rendre à la forêt son bois sous
forme de livres qui prendraient la
forme d'arbres », ce ballon de foot-
ball qui vole au-dessus de la terre et
se laisse rebondir au gré des coups
qu'on lui donne, tout ramène à cette
certitude: « on peut écrire dans le
vide, pendant la chute vettiqi-
. neuse ». Aussi, sous son titre aux
allures de manifeste, Mort au
romantisme nous gifle autant qu'il
nous caresse. La gifle, c'est ce
regard porté en marge absolu du
monde, la rudesse et la concision
poétiques de ces visions où corps et
esprits humains se trouvent défor-
més, distendus, redessinés, redéfi-
nis, cette manière de nous rappeler à
nous-mêmes. La caresse, c'est la
tristesse lointaine et sans doute ina-
paisable qui inspire ces visions, cette
ironie défaite dont Casas Ros teinte
la peine d'un monde impraticable.
« On ne peut pas toujours sourire à
celui qui souffre », écrit-il dans la
fusée qui ouvre le recueil, et qui me
semble assez bien résumer ce à quoi
l'écrivain va puiser.
Tout est finalement très beau dans
ce livre, écrit d'une plume vive et
grave à la fois, efSi l'on ne peut être
également sensible à l'ensemble des
textes, tous rayonnent d'une
urgence dont on peut espérer qu'elle
soit, d'un certain point de vue, salva-
trice. Lire Casas Ros, c'est en quel-
que sorte revenir aux points cardi-
naux de l'humain, retrouver ces
idées que les minutes de l'existant
nous invitent à chasser d'un mouve-
ment plus ou moins conscient sous
le seul prétexte qu'elles seraient trop
insaisissables, ou trop dérobées, ou
trop occultes, ces petites choses qui
ne sont pas tout à fait des idées
encore, seulement des fulgurances
qu'il nous faut tenir à distance res-
pectable si l'on veut supporter de
vivre. Sans chercher dans ces textes
un caractère souterrain ou psycholo-
gique que l'auteur n'a sans doute
pas voulu lui donner, on se dit que
pourrait y reposer une aspiration à
découvrir ou à recouvrer une terre
vierge, un de ces mondes perdus de
nos enfances: «II foule une herbe
fraÎche et se met à penser qu'aucun
être humain avant lui n'a emprunté
cet itinéraire, que personne n 'y a
laissé la trace de son pas. Un sentier
est en train de nsître. »Nous ne pou-
vons nous défaire de ce qui nous
constitue comme humains, récepta-
cles inaboutis pour les vents contrai-
res. Il nous faut reconnaître l'incom-
plétude de notre rapport au monde,
vivre avec cette souffrance de ne
pas pouvoir nous y mouvoir autant
que la vie nous y inviterait, sauf à
avoir l'impression de renier quelque
chose de marmoréen en nous; cou-
rir, finalement, après « ce lieu insi-
tuable où toutes les vagues de la
conscience jaillissent sans début et
sans fin»; et constater qu'on ne
peut s'accrocher au réel de la vie
sans faire la part belle à un imagi-
naire fors lequel elle-même partirait
en fumée. Comme nos rêves.
M. Villemain
Le magazine des livres
MORT AU ROMANTISME, Antoni Casas Ros,
vendredi 26 juin 2009
Antoni Casas Ros
Corps céleste
L’écrivain, emmitouflé dans une couverture, est allongé sur une chaise longue du paquebot qui le conduit à Buenos Aires. Pourquoi Buenos Aires ? Il veut revoir Nijinski danser. Les autres passagers sont intrigués par la tête triangulaire, les yeux sombres, les cheveux longs, le silence de l’écrivain qui pense aux bonds du danseur, aux costumes et aux décors de Bakst, où formes et couleurs virevoltent, créent une tempête lorsqu’elles sont associées à la musique de Stravinski. Il revoit le danseur sous la forme de Petrouchka et songe à ses mots écrits quelques semaines auparavant : « Le monde est un spectacle, où la pensée n’est présente que pour anéantir la joie. La pensée a trop de poids. Ne plus être qu’un miroir, est le vœu de l’esprit qui contemple. » Alors, son regard devient miroir du ciel . On l’appelle. Il est tard. Les autres voyageurs disparaissent pour le dîner mais,lui, reste sur le pont. Il n’a plus de besoins. Un miroir ne mange ni ne danse, il reflète. Toute la nuit, comme fossilisé sur sa chaise longue, il voit les nuages filer devant la lune presque pleine. Un garçon de cabine lui apporte un thé. On s’inquiète. Le médecin de bord vient constater que son pouls bat correctement. On le laisse sur le pont.
Soudain, passant devant la lune, le corps céleste de Nijinski dans un bond prodigieux. Il porte le costume de Petrouchka. Nijinski, du haut du ciel, voit ce petit homme qui le regarde, seul au milieu des lumières et des vagues créées par l’étrave du navire. Il danse pour les baleines, les requins, l’encre noire des poulpes, pour celui qui voit, solitaire. Les vêtements de Nijinski sont en fuite autour de son corps. Peu à peu, le vent le dénude. Il n’est plus que musique, muscles, espace. Une beauté absolue débarrassée de toute séduction. Une fascination qui tente d’inscrire ses traces sur le miroir qui demeure immaculé.
Avec l’aube, le corps de Nijinski disparaît, comme s’il refusait de se montrer aux autres voyageurs. L’écrivain ne bouge pas. Il respire à peine. Les bruits, les rires, les conversations ont cessé de le troubler. Des bouches s’ouvrent, mais aucun son ne sort. Le paquebot est silencieux, comme poussé par le vent. Rien ne vient troubler le miroir.
Enfin la nuit revient et le danseur céleste paraît alors que la lune atteint sa plénitude. Le bond infini de Nijinski dont la peau absorbe si bien la lueur de la lune au point que le miroir voit deux lunes puis à force de silence, une seule lune ayant la forme de Nijinski. Une montre pourrait indiquer que le jour va pointer. La lueur de Vénus pourrait préluder à l’aube qui ne vient pas. La nuit prend possession du miroir et de la lune. Le jour est chassé. Enfin, l’écrivain peut contempler le corps céleste sans craindre l’apparition du soleil.
La nuit succède sans fin à la nuit alors que le navire file vers Buenos Aires. Les autres passagers sont cloîtrés dans leurs cabines. Nijinski, le pied droit pointé vers un nouveau continent, les jambes ouvertes à l’extrême dans un écart gracieux, les bras jouant avec l’espace, demeure dans la même perspective. Il pourrait aller plus vite, que l’écrivain le perde de vue, qu’il disparaisse derrière l’ombre d’une chaloupe, une cheminée du paquebot, mais il s’arrange pour être toujours dans le champs visuel de l’écrivain. Parfois de sombres figures traversent son esprit. Des visages gelés. Des corps écartelés par la danse. Des trappes qui s’ouvrent sur scène et engloutissent son corps. Pendant quelques secondes son corps lunaire se raidit. Il sent ses muscles se relâcher, son feu le consumer. Il entend son amant, Diaghilev, le maudire et voit Bakst peindre son corps comme s’il était un élément du décors. Du haut du ciel, il voit le psychiatre Eugen Bleuler qui l’attend dans une clinique suisse et, saisi d’épouvante, il commence à se recroqueviller. Il abandonne la position du grand jeté. Ses tendons refusent la grâce. Son chorégraphe Fokine l’insulte et l’accuse de trahir la beauté qu’il a voulue pour ce bond spatial.
L’écrivain, sur sa chaise longue, voit le corps admirable vieillir dans sa trajectoire alors que Bleuler invente le terme schizophrénie et tient devant lui, avec un sourire bienveillant, une camisole de force peinte par Bakst. Bleuler invite Nijinski à atterrir enfin dans sa clinique de Zurich et lui assure : Nous ne pouvons te garder que 31 ans, après cela, tu mourras dans une autre clinique psychiatrique, à Londres. L’écrivain assiste à la métamorphose du corps de Nijinski, il le voit se tordre dans l’espace, perdre peu à peu son éclat lunaire pour devenir aussi sombre qu’un Goya précipité vers les eaux noires de l’Océan.
Le jour revient enfin. L’écrivain se lève, se frictionne. Son corps est froid. Il entre dans la salle à manger avec une barbe de trois nuits et commande un pot de café, des œufs au bacon, du fromage et des toasts. Il a perdu sa joie en même temps que Nijinski a perdu l’esprit. Il n’est plus miroir. Il se souvient d’avoir écrit, après avoir découvert le danseur au Châtelet : « Le jour où Nijinski aura perdu de sa beauté ou de sa jeunesse, je n’aurai plus un regard pour lui ».
PUBLIé DANS LE NUMéRO DU CENTENAIRE DE LA NRF
Corps céleste
L’écrivain, emmitouflé dans une couverture, est allongé sur une chaise longue du paquebot qui le conduit à Buenos Aires. Pourquoi Buenos Aires ? Il veut revoir Nijinski danser. Les autres passagers sont intrigués par la tête triangulaire, les yeux sombres, les cheveux longs, le silence de l’écrivain qui pense aux bonds du danseur, aux costumes et aux décors de Bakst, où formes et couleurs virevoltent, créent une tempête lorsqu’elles sont associées à la musique de Stravinski. Il revoit le danseur sous la forme de Petrouchka et songe à ses mots écrits quelques semaines auparavant : « Le monde est un spectacle, où la pensée n’est présente que pour anéantir la joie. La pensée a trop de poids. Ne plus être qu’un miroir, est le vœu de l’esprit qui contemple. » Alors, son regard devient miroir du ciel . On l’appelle. Il est tard. Les autres voyageurs disparaissent pour le dîner mais,lui, reste sur le pont. Il n’a plus de besoins. Un miroir ne mange ni ne danse, il reflète. Toute la nuit, comme fossilisé sur sa chaise longue, il voit les nuages filer devant la lune presque pleine. Un garçon de cabine lui apporte un thé. On s’inquiète. Le médecin de bord vient constater que son pouls bat correctement. On le laisse sur le pont.
Soudain, passant devant la lune, le corps céleste de Nijinski dans un bond prodigieux. Il porte le costume de Petrouchka. Nijinski, du haut du ciel, voit ce petit homme qui le regarde, seul au milieu des lumières et des vagues créées par l’étrave du navire. Il danse pour les baleines, les requins, l’encre noire des poulpes, pour celui qui voit, solitaire. Les vêtements de Nijinski sont en fuite autour de son corps. Peu à peu, le vent le dénude. Il n’est plus que musique, muscles, espace. Une beauté absolue débarrassée de toute séduction. Une fascination qui tente d’inscrire ses traces sur le miroir qui demeure immaculé.
Avec l’aube, le corps de Nijinski disparaît, comme s’il refusait de se montrer aux autres voyageurs. L’écrivain ne bouge pas. Il respire à peine. Les bruits, les rires, les conversations ont cessé de le troubler. Des bouches s’ouvrent, mais aucun son ne sort. Le paquebot est silencieux, comme poussé par le vent. Rien ne vient troubler le miroir.
Enfin la nuit revient et le danseur céleste paraît alors que la lune atteint sa plénitude. Le bond infini de Nijinski dont la peau absorbe si bien la lueur de la lune au point que le miroir voit deux lunes puis à force de silence, une seule lune ayant la forme de Nijinski. Une montre pourrait indiquer que le jour va pointer. La lueur de Vénus pourrait préluder à l’aube qui ne vient pas. La nuit prend possession du miroir et de la lune. Le jour est chassé. Enfin, l’écrivain peut contempler le corps céleste sans craindre l’apparition du soleil.
La nuit succède sans fin à la nuit alors que le navire file vers Buenos Aires. Les autres passagers sont cloîtrés dans leurs cabines. Nijinski, le pied droit pointé vers un nouveau continent, les jambes ouvertes à l’extrême dans un écart gracieux, les bras jouant avec l’espace, demeure dans la même perspective. Il pourrait aller plus vite, que l’écrivain le perde de vue, qu’il disparaisse derrière l’ombre d’une chaloupe, une cheminée du paquebot, mais il s’arrange pour être toujours dans le champs visuel de l’écrivain. Parfois de sombres figures traversent son esprit. Des visages gelés. Des corps écartelés par la danse. Des trappes qui s’ouvrent sur scène et engloutissent son corps. Pendant quelques secondes son corps lunaire se raidit. Il sent ses muscles se relâcher, son feu le consumer. Il entend son amant, Diaghilev, le maudire et voit Bakst peindre son corps comme s’il était un élément du décors. Du haut du ciel, il voit le psychiatre Eugen Bleuler qui l’attend dans une clinique suisse et, saisi d’épouvante, il commence à se recroqueviller. Il abandonne la position du grand jeté. Ses tendons refusent la grâce. Son chorégraphe Fokine l’insulte et l’accuse de trahir la beauté qu’il a voulue pour ce bond spatial.
L’écrivain, sur sa chaise longue, voit le corps admirable vieillir dans sa trajectoire alors que Bleuler invente le terme schizophrénie et tient devant lui, avec un sourire bienveillant, une camisole de force peinte par Bakst. Bleuler invite Nijinski à atterrir enfin dans sa clinique de Zurich et lui assure : Nous ne pouvons te garder que 31 ans, après cela, tu mourras dans une autre clinique psychiatrique, à Londres. L’écrivain assiste à la métamorphose du corps de Nijinski, il le voit se tordre dans l’espace, perdre peu à peu son éclat lunaire pour devenir aussi sombre qu’un Goya précipité vers les eaux noires de l’Océan.
Le jour revient enfin. L’écrivain se lève, se frictionne. Son corps est froid. Il entre dans la salle à manger avec une barbe de trois nuits et commande un pot de café, des œufs au bacon, du fromage et des toasts. Il a perdu sa joie en même temps que Nijinski a perdu l’esprit. Il n’est plus miroir. Il se souvient d’avoir écrit, après avoir découvert le danseur au Châtelet : « Le jour où Nijinski aura perdu de sa beauté ou de sa jeunesse, je n’aurai plus un regard pour lui ».
PUBLIé DANS LE NUMéRO DU CENTENAIRE DE LA NRF
Mort au romantisme, une nouvelle d'Antoni Casas Ros
Personne n’a jamais vu l’auteur de ce livre.
Antoni Casas Ros aurait été défiguré par un accident. Depuis, il ne sort que la nuit, ou cagoulé. Après un premier roman, Le théorème d’Almodóvar, ce Français né en 1972 publie Mort au romantisme. Un recueil qui culbute le sentimentalisme, prend brutalement la beauté à bras-le-corps et gorge de sève les vieilles images éculées de l’idéal féminin. Car son livre est une quête amoureuse: splendide baigneuse unijambiste, femme licorne, carnation d’un sein, fantôme de Frida Kahlo. Sensualité d’une écriture qui capture l’instant, vive parce que sans cesse menacée par la mort.
FEMINA.CH
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