Le coup de l’écrivain mystérieux, on connaît. D’Antoni Casas Ros, on ne sait à vrai dire à peu près rien. Son éditeur, Richard Millet, a consenti à nous dire que ce garçon d’origine catalane est né en 1972, qu’il refuse de montrer son visage – personne ne l’a jamais vu, chez Gallimard - , qu’il vivrait aujourd’hui du côté de Rome… Surtout, le texte serait essentiellement autobiographique. Sincérité de l’auteur ou coup de bluff éditorial, toujours est-il qu’on a lu « le Théorème d’Almodovar » et qu’on en est pas revenu intact.

Au départ, on craint le livre à « freak » : défiguré par un accident de voiture, le héros-narrateur du « Théorème d’Almodovar » vit cloîtré dans son appart’ à Gênes, pas loin du port. Il se refait le film de cette nuit fatale où, après avoir fêté avec Sandra sa maîtrise de mathématiques, sa 4L a heurté un cerf qui traversait la route. Sa Sandra est morte sur le coup. Lui a perdu son visage. Il ne lui reste plus maintenant que sa voix et sa plume.

Il devient alors écrivain et se rêve en personnage d’un film d’Almodovar, faisant l’amour avec des prostituées transsexuelles sorties de l’imagination du réalisateur. Elles en ont vu d’autres et trouvent que sa face de Picasso n’est pas sans charme, d’autant qu’une lueur intense brille dans ses pupilles. A présent, sa vie se glisse dans la fiction d’un autre, comme un deuxième voile pudique et salvateur. Lui qui aurait préféré vivre à Venise où il aurait pu porter un masque toute l’année, possède maintenant, face à l’irréparable, l’arme la plus forte et la plus définitive : celle de l’écriture et du talent littéraire.

Sans tomber dans le voyeurisme pour show de Delarue, Antoni Casas Ros nous réconcilie avec l’autofiction en la faisant sortir du carcan germanopratin et ses petits chagrins pénibles. Ici, pas des histoires de cul d’une pétasse en psychanalyse, mais de la manière dont la vie d’un homme rencontre la nécessité de l’expérience littéraire, et s’en trouve changée. Ce magnifique premier roman-récit tient la ligne jusqu’au bout. Casas Ros aborde son sujet tragique avec un bonheur d’écriture, une distance romanesque et une économie de moyens qui, déjà, impose un romancier confirmé, capable de réunir l’objectivité scientifique de Newton et l’extravagance du cinéaste espagnol. Mariage insensé ? Comme dirait l’autre, « tout est possible ».

(Gallimard / 146 pages / 15 €)

Photo : Claudio Bagni

EMILIE COLOMBANI