jeudi 28 février 2008

ZONE LITTERAIRE

Les mots dévisagés

Par Laurence Bourgeon


Antonio Casa Ros a été défiguré dans un accident de voiture, reclus depuis, il écrit sur la normalité, l'anormalité et ses conséquences. Après Littel, présentation du nouveau "monstre" caché (du latin Monstro, montrer) de Richard Millet. Interview d'un phénomène littéraire.

- À la lecture du Théorème d’Almodóvar, on ne peut s’empêcher de se demander quelle est la part de fiction et celle d’expérience personnelle. Mais finalement, peu importe puisque c’est l’objet littéraire fini, ce qu’il transmet et suscite chez le lecteur qui compte. Néanmoins, le terme roman apposé par l’éditeur sur la couverture vous semble-t-il approprié ou bien pensez-vous qu’il s’agit d’une simple commodité de classement ?

- L’exorcisme n’étant pas un genre littéraire, je pense que le terme « roman » est parfaitement adéquat. Si l’exorcisme fonctionne c’est précisément grâce à la liberté romanesque qui permet de passer d’éléments autobiographiques à la réflexion sur la forme et le sans forme, l’espace et la destruction, l’art et les mathématiques, la violence et la passion. Préciser quels sont les éléments fictifs et les éléments authentiques c’est mettre à plat quelque chose qui a pu atteindre une forme sphérique grâce à la liberté à laquelle j’ai pu accéder à travers la littérature.

- Le choix de la forme novatrice que prend votre texte (qui oscille entre le roman et l’autobiographie ou le journal intime tout en empruntant au cinéma et aux mathématiques) renvoie-t-il à votre questionnement permanent de la normalité et au refus des catégories préconçues et souvent réductrice ? Au-delà de la forme, cette idée court en effet tout au long de votre texte.

- J’aime que la forme soit comme un espace capable d’accueillir les comètes, les trous noirs, les cordes cosmiques et d’entendre leur musique. La normalité linéaire ne m’intéresse pas dans la littérature. Tous les écrivains que j’admire jouent avec l’infini. L’esprit ne me semble pas avoir été dessiné pour suivre un fil qui traverserait l’espace- temps mais au contraire pour capter la multiplicité et l’harmonie secrète qui s’en dégage. Ce qui m’émerveille, c’est de voir comment des éléments catapultés dans l’espace romanesque trouvent par eux-mêmes l’accord, la souplesse, le lien et parfois la dissonance avec les autres éléments. C’est dans ce sens que j’explore de plus en plus le présent qui me semble ouvrir d’infinies possibilités si l’on va jusqu’au bout. Je recherche un présent absolu. Pour moi, le présent, c’est l’espace.

- « Être, c’est être perçu » est un concept philosophique sur lequel se sont appuyés nombre d’écrivains et de cinéastes (Beckett, Buñuel…). Le regard étant central dans votre roman, cette proposition a-t-elle été un moteur pour vous ?

- Plus qu’un concept, c’est une réalité tangible pour moi. Le plus impressionnant c’est l’esprit de l’observateur qui soudain crie : « Cut ! ». C’est une perception choc qui zappe instantanément et qui fait retourner l’observateur au monde banal. La cruauté. C’est de sentir que quelques secondes de plus, un peu de courage, pourrait faire basculer l’observateur hors de son monde clos et donner à celui qui est perçu la chaleur d’un contact humain. C’est la raison pour laquelle mes nouvelles écrites à Barcelone sont si désespérées, je ne m’étais pas encore fait à l’absolue solitude.


- Almodóvar est votre référence la plus avouée, d’autant plus efficace que ce cinéaste est mondialement connu. D’autres artistes, écrivains ou peintres par exemple, ont-ils été des sources d’inspiration pour l’écriture de ce volume ?

- J’évolue dans un univers où les objets croisent sans cesse les œuvres et mon regard passe de l’un à l’autre d’une manière continue si bien que je ne vois plus tellement de différence entre une œuvre et un objet. Pere Calders, un immense écrivain catalan encore méconnu en France, à été très important pour moi, c’est l’un de ceux qui ont permis à mon esprit d’accéder à un espace non linéaire. A l’origine il y a eu Cortázar, le choc de mes quinze ans, puis Bolaño, Vila-Matas, Yoko Ogawa, Basara et bien d’autres. Juarroz à une place particulière car il m’a introduit à la notion d’espace d’une manière directe. J’aime la peinture de Barceló, j’ai un lien profond avec Goya de la période la plus sombre et avec la musique répétitive mais les ombres sur les murs, les reflets, les odeurs, toutes les perceptions fugitives sont le musée instantané où je me promène sans cesse. Mes sens n’ont rien à faire, ils sont libres de tout engagement, ils captent silencieusement la beauté et l’horreur et découvrent dans l’infime le spectacle le plus fascinant.

- Ce livre constitue à la fois un éloge de la littérature comme moyen de survie et de sauvetage, et un profond hommage du cinéma de Pedro Almodóvar. Avez-vous réellement eu l’occasion de le rencontrer ou d’échanger avec lui ?

- Almodóvar est un fantasme joyeux. Je ne l’ai jamais rencontré mais j’ai trouvé qu’il avait les qualités idéales pour entrer dans une fiction. C’est son regard qui m’a fasciné. J’avais l’impression de l’inviter dans mon roman comme on invite un ami pour partager un repas et refaire le monde en silence.

- Le masque confectionné à votre personnage et qui lui permet de ressortir dans la rue sans être scruté semble avoir une double portée. S’il le replonge, le temps de ses sorties, dans une certaine normalité, cet objet renvoie également à l’idée que la société et les relations sociales constituent une grande mascarade. Est-ce cette idée qui pousse votre personnage à préférer choyer son originalité plutôt que de subir une opération ?

- Les opérations sont très douloureuses et modifient votre comportement en profondeur. Passer d’une forme à une absence de forme est un choc sans précédent. Retrouver le monde, une couche sous-jacente du monde, visible de vous seul est un très long travail. Retrouver la créativité est un miracle. Changer de forme encore une fois, c’est basculer dans un autre univers et perdre peut-être une part du mystère qui a été caressé dans une longue intimité. Et puis, le silence est infini, la tentation de revenir au bruit me semble de plus en plus incohérente.

- De l’accident au désir ou encore à la pression de la gravité, le corps est également un élément important de votre réflexion. Cette obligation d’occuper l’espace et de l’apprivoiser semble fondamentale ? Le cerf, qui intervient à plusieurs reprises mais toujours à des tournants de la vie du narrateur, est-il là pour le rappeler ? Car contrairement à la peinture, la littérature n’a qu’un pouvoir d’évocation…

- Le corps paradoxalement est ce qui reste lorsque l’une de ses parties est détruite. Il trouve alors en lui-même des ressources insoupçonnées. Il découvre les couches de la réalité qui échappent aux formes, qui sont dissimulées sous ce que chacun appelle réalité. Il devient donc un extraordinaire instrument de survie et sa capacité à capter le mystère s’accroît de jour en jour. Enfin, il n’est plus un objet hétéroclite isolé, il comprend comment il est connecté à toutes choses, des plus infimes aux plus vastes.
Le cerf, c’est l’élément magique, certains ne le voient pas, c’est une sorte de messager du monde sous-jacent.
Pour moi la littérature est aussi précise que la peinture. Chacun voit un tableau différent. Chacun lit un autre livre. Chaque œil colore le monde.

- Malgré le jugement catégorique et désabusé que vous semblez porter sur l’état de la culture de la curiosité de notre société, vous ne semblez pas avoir perdu tout espoir puisque ce théorème d’Almodóvar ( regarder assez longtemps pour transformer l’horreur en beauté ) que vous concevez et que vous tâcher d’appliquer à vous-même, vous cherchez ouvertement à le transmettre aux autres. Sous des aspects de confession, ce livre aurait-il une ambition didactique ? Est-ce cette invitation à porter un autre regard sur le monde que vous chercherez à transmettre dans vos prochains romans ?

- Je tangue entre une vision désespérée de notre monde et de folles bouffées d’espoir qui jaillissent de mon contact avec toutes les formes de beauté. Je suis assez extrême dans les deux directions. Les désespérés chroniques m’ennuient, les idéalistes m’irritent, alors, entre les deux, il y a une sorte de réalisme exact et poétique qui permet d’explorer l’infime et d’y trouver l’espace. Je ne pense pas avoir d’ambition didactique. Poser une perle de beauté me paraît le seul acte nécessaire.
Mon prochain roman « Chroniques de la dernière révolution » continue d’explorer comment certaines formes disparaissent pour donner naissance à un espace plus vaste.

Propos recueillis par Laurence Bourgeon


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mercredi 27 février 2008

Le théorème d'Almodovar




Antoni Casas Ros - Le Théorème d'Almodovar

Sous le masque, la plume


un premier roman chez Gallimard

Le traditionnel bandeau rouge de Gallimard annonce : Transfiguration. Un mot fort pour un premier roman. Pourtant dans Le Théorème d'Almodovar, où il raconte sa renaissance après l'accident de voiture qui l'a défiguré Antoni Casas Ros évite soigneusement le voyeurisme que l'on pouvait redouter. Et réussit un livre où la poésie naturelle des choses le dispute à l'imagination.

Monstre sacré

Pas de détours ni de fausses hésitations, Casas Ros nous fait entrer très vite dans le véritable propos de son livre. "Pour avoir une vie, il faut un visage. Un accident a détruit le mien et tout s'est arrêté, à vingt ans". Ainsi Antoni a-t-il perdu la forme humaine de son visage. Mais aussi sa petite amie, tuée sur le coup. Fin de la contemplation narcissique ou mutuelle. C'est maintenant seulement qu'Antoni pourra faire l'apprentissage de la véritable beauté.
Lorsqu'il expose, dès la première page, sa vision d'un monde idéal, aux limites de la conscience, instable mais infini, le narrateur a décidément quelque chose d'Artaud. Antonin, Antoni. Leur histoire est celle de monstres qui font de la poésie. De la défiguration à la transfiguration.

Sauf qu'à l'inverse d'Artaud, la cruauté n'existe pas chez Casas Ros. Tout est pardonné, chacun est repenti. L'écriture recouvre chez Antoni toute une dimension expiatoire, lui permettant par exemple de pardonner à son père ses idées et ses activités fascistes. L'auteur reprend vie en même temps que s'écrit son oeuvre : "Je fais un rapide calcul. […]Soixante-sept mille huit cents heures, vingt-trois romans !" songe-t-il avec soulagement. Il y a dans cette phrase tout le souffle qui porte l'écrivain désespéré au désir de survie.

La maîtrise du verbe de Casas Ros n'est pas si éloigné de la perfection des formules mathématiques dans lesquelles il aime se réfugier. Antoni a hérité de sa mère l'amour des chiffres et des équations, ce qui lui permet de se représenter le monde autrement, et de penser ainsi qu'"il y a une fête au centre du vide". Le lien entre mathématiques et poésie pure apparaît de façon évidente dans Le Théorème d'Almodovar (ne serait-ce que dans le titre).
L'auteur n'aura de cesse de faire appelle à la terrible loi de gravité de Newton (une citation du scientifique est d'ailleurs placée en exergue de chaque chapitre), y compris pour parler de l'accident de voiture qui l'a défiguré quinze ans auparavant. Si le monde s'explique par les maths, c'est qu'il peut s'expliquer par la poésie.

Almodovar et La loi du désir

Plus qu'à l'Elephant Man de David Lynch, c'est au personnage d'un film de'Almodovar qu'Antoni a l'impression de ressembler. Par le seul pouvoir de son imagination, le voilà qui convoque le réalisateur espagnol dans son récit. Sans prétexte ni coïncidence préalable, il se retrouve à discuter avec lui d'un prochain film qui retracera sa vie : son accident, mais aussi son histoire d'amour avec Lisa, transsexuel sexy soudainement débarqué (un personnage pour le coup vraiment almodovarien) et dont on peut douter de l'existence réelle.

En tout cas, réelle ou rêvée, Lisa est bien là pour ramener Antoni à la vie. Quand elle le regarde, il ne se cache plus. Elle, ne voit pas son apparence, mais son essence. Ce qui arrache à Antoni une des phrases les plus bouleversantes du roman : "Si tu me regardes assez longtemps, tous les jours, je crois que mon visage va se transformer".

Aux côtés de Lisa, tout prend une teinte magique. L'amour charnel perd toute sa violence potentielle pour ne devenir qu'une douce étreinte réparatrice : "J'ai pénétré dans la douce souplesse de son cul […] Il y avait une solennité joyeuse. Un étonnement. Une innocence." Et lorsque le cerf qui a provoqué l'accident de voiture resurgit pour venir vivre avec le couple, la façon dont celui-ci l'accueille, naturellement et sans surprise, relève tout simplement du conte de fée. Almodovar veut d'ailleurs saisir cette puissance onirique dans son film à venir : "Quand Lisa découvrira ton visage pour la première fois, je veux qu'il [le cerf] soit dans la pièce. Il sera un peu coloré. Rose peut-être".

L'univers du roman s'intègre donc idéalement à celui, tout en couleur, que le réalisateur a érigé en plus de vingt ans de carrière. On y retrouve les thèmes de l'accident et la douleur qui suit (comme dans Parle avec elle), l'androgynie et l'érotisme (La Mauvaise éducation, La loi du désir …), l'imaginaire et le surréalisme (Volver, En chair et en os).

Le masque et la plume

Toute amoureuse et bienveillante qu'elle est, Lisa fabrique un jour un masque pour Antoni : symbole fort au sein d'un roman dont le narrateur porte le même nom que l'auteur. Casas Ros auteur porte-t-il le masque de Casas Ros narrateur ? Ou est-ce sa véritable expérience qui est décrite dans son livre ? Autobiographie ou autofiction ? Le débat sur les genres semble bien dérisoire, au sujet d'un roman dont la morale est que l'apparence ou la dénomination importe peu. Lisa, courbes voluptueuses mais pénis entre les jambes, en est la preuve même : l'essence d'un être ou d'une chose n'a rien à voir avec son genre…!
La thématique du masque mène d'ailleurs à une réflexion bien plus profonde sur la littérature : l'acte d'écrire n'est-il pas presque toujours le moyen de se (re)trouver, et de se (re)construire un visage autre ?


Céline Ngi

vendredi 22 février 2008

jeudi 21 février 2008

Parutions.com

Roman lu d’une traite, d’un savoureux cul-sec littéraire. Moins pour ses courtes 150 pages que pour le voyage initié dès la première ligne : dès le premier mot, on embarque dans un hallucinant grand huit des lettres, une ivresse…

Antoni est en soi une chimère, fils d’une communiste italienne et d’un phalangiste espagnol. L’amour peut être aveugle… Alors, les Parques n’auront fait qu’incarner cette invraisemblance aux revers d’un visage estropié, d’un accident, un platane, le crash qui défigure l’un et enlève au monde l’autre, sa fiancée. Antoni devient dès lors cet Elefant Man contre qui la chirurgie a déposé les armes. Un monstre. «Un homme sans visage est un pronom indéfini» (p.13). Caché, vivant de lectures, d’écriture, de travail via internet, fort d’un sens des mathématiques faisant de lui un vrai poète…

Et puis, cet étrange retour à la vie, dans l’amour pour une femme qui n’a pas toujours été femme et qui ne l’est pas tout à fait encore, Lisa, à la plastique envoûtante, cachant sans vouloir l’ôter, son reliquat de virilité… Ils s’aiment, elle le voit pour de vrai. «Lisa est le système complexe, je suis le chaos» (p.38). Une Belle et sa Bête dans un monde qui, en fait, autorise ces idylles étranges, parce qu’il est en soi, lui aussi, monstrueux : «Nous sommes dans le coma politique, dans l’asthénie du cœur. Le pire, lorsque ces sentiments m’assaillent, c’est que je me vois faisant partie de la meute blafarde» (p.97).

Antoni révère Almodovar, qu’il croise un jour dans les rues de Barcelone : une amitié se noue – est-elle un fantasme d’écrivain ?… - et un film vient se poser sur l’histoire tragique d’Antoni, tragique mais belle, à la fois fauve et d’eau rosée… comme un film d’Almodovar, en somme : «Je tente de regarder le monde jusqu’à ce qu’il révèle sa beauté même si l’opération est étrangement utopique. J’établis le théorème d’Almodovar : il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l’horreur en beauté» (p.77).

L’itinéraire d’une rédemption, d’un retour à la vie passant par l’amour et, surtout, les lettres. Un romancier se cache dans les plis brimés d’un accidenté de la vie, étranges germes lovés au creux d’une terre apparemment stérile, dévastée. Un terreau en fait propice à de bien beaux bourgeonnements. On attend, peut-être – Pedro ? Séduit ?… - l’adaptation cinématographique. On attend, assurément, la suite.


Bruno Portesi
( Mis en ligne le 18/02/2008 )

mercredi 13 février 2008

mardi 12 février 2008

vendredi 8 février 2008

L'avis de La Croix
De la beauté


Sur la bande rouge qui enserre le livre est écrit «Transfiguration». Le mot revêtira un parfum de provocation aux lecteurs qui donnent au terme son acception christique. Mais il est loin d’être dénué de sens.

Antoni Casas Ros, dont c’est le premier roman, raconte son histoire. Celle d’un homme défiguré à 20 ans par un accident de voiture qui coûta la vie à sa petite amie. Depuis quinze ans il vit reclus, à Barcelone, à Nice, puis à Gênes, l’ego en berne, tentant peu à peu de se réapproprier le visage qui gît entre les tôles broyées de sa 4L d’étudiant.

«Écrire l’autobiographie d’un esprit et non celle d’un corps», voilà son projet, loin des récits personnels émaillés de rencontres guimauve et de préoccupations clinquantes. De forme et de corps il sera pourtant question tout au long de cette levée des masques à la beauté iconoclaste.

La métamorphose d’Antoni s’opère sous le regard et l’amour de sa mère, qui a instillé en l’enfant qu’il a été la passion des mathématiques; sous ceux de Lisa, un transsexuel à la sensualité contagieuse rencontré sur le port, qui connaît mieux que d’autres le poids du corps; et du cinéaste espagnol Pedro Almodovar, dont la rencontre, rêvée ou réelle, sera le déclencheur de l’«équation» qui résoudra ses dilemmes. Quel est ce théorème qui donne son titre au livre ?

L’auteur suggère plusieurs définitions, dont on retiendra celle-ci, qui fustige la dictature du beau et de ses canons figés: «Il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l’horreur en beauté.» Sous sa plume la crudité se fait poésie pour entremêler les corps, voire poétique, lorsqu’il inscrit la genèse de son travail dans le roman même.

Et le surréalisme surgit sous les traits d’un cerf philosophe sorti des bois en pleine ville, que l’on s’attend presque à entendre parler, résurgence de son passé et de son avenir, clin d’œil à Bunuel comme son propre visage renvoie aux collages et aux cadavres exquis.

Casas Ros interroge les frontières entre imagination et réalité et les dynamite une à une. Pour atteindre ce graal, lieu ou sentiment, évoqué par le poète argentin Roberto Juarroz dans l’exergue du livre: trouver la fête au centre du vide.

SABINE AUDRERIE
En pleine figure

par Baptiste Liger
Lire, février 2008

Rares sont les livres qui, une fois terminés, laissent le lecteur dans un état de sidération persistant. Il faut dire qu'il traîne un parfum de mystère autour de l'auteur de ce Théorème d'Almodóvar, Antoni Casas Ros. Ce Catalan serait né en 1972, et vivrait aujourd'hui en Italie. Aucune photo de lui n'est disponible, il refuse toutes les interviews (sauf par courrier électronique), et même son éditeur ne l'a jamais rencontré - «à l'exception des enfants dont la fascination pour les monstres est bien connue, [personne] ne [l']a regardé plus de trois secondes». La cause? Si l'on en croit ce roman autobiographique, un accident est venu briser le destin de ce garçon alors étudiant. Alors qu'il s'apprêtait à fêter l'obtention de sa maîtrise de mathématiques, un cerf, attiré par la lumière des phares, est venu croiser la 4L dans laquelle il roulait avec son amie Sandra. Elle mourut sur le coup, lui plongea dans un long coma dont il se réveilla. Atrocement défiguré. Commença alors pour lui une nouvelle vie, rythmée par une intense soif de lecture, l'amour des théories d'Isaac Newton (une d'elles est citée au début de chaque chapitre) et, surtout, une rencontre avec Lisa, un transsexuel dont Antoni va tomber amoureux. Ce dernier va d'ailleurs imaginer que son histoire pourrait inspirer à Pedro Almodóvar un de ses mélos flamboyants dont il a le secret. Qu'importe la réalité des faits narrés par Casas Ros: dès ce premier ouvrage, il fait une fracassante entrée en littérature. Sur un sujet propice à l'obscénité, il trouve la juste distance, entre réalisme et baroque, dans une langue absolument splendide. Et au-delà du drame humain, Le théorème d'Almodóvar est une formidable leçon sur la nécessité de raconter sa vie. Qui vaut parfois tous les romans du monde.