lundi 21 avril 2008
mercredi 2 avril 2008
ENRIQUE VILA-MATAS
Le catalan défiguré
ENRIQUE VILA-MATAS, EL PAIS 30/03/2008
1 - Non, je ne suis pas Casas Ros. S'il reste encore quelqu'un qui le soupçonne, mieux vaut qu'il abandonne cette idée. Comment pourrais-je être Antoni Casas Ros ? D'accord : sa condition d'écrivain invisible -son visage a été défiguré à la suite d'un accident et il ne veut pas apparaître en public, ses éditeurs et son agent ne l'ont jamais vu- permet toute sorte de spéculations. D'accord : il semble suspect de surcroît qu'il introduise son premier roman, Le théorème d'Almodóvar, avec une citation de Roberto Juarroz et que cette citation ait été une espèce talisman de mes derniers livres : "En el centro del vacío hay otra fiesta". Et d'accord aussi : lorsqu’il commente au Nouvel Observateur son admiration pour Cortázar, Calders, Bolaño, Fresán, Murakami et autres -une liste d'auteurs favoris incroyablement semblable à la mienne -, il a contribué davantage à créer l'équivoque, notamment celle que je me suis moi-même créée dans la confusion encouragée par la nécessité constante d'être un autre.
Mais comment pourrais-je être Casas Ros, qui est né en Catalogne française en 1972 et vit maintenant à Rome après avoir vécu à Barcelone, à Nice et à Gênes et qui écrit en langue française dont la mère est italienne du Piemmont et le père catalan, un immigré complexé qui l'a privé de tout contact avec sa "culture de sang", prétendant par là qu'on le prenne pour un français, ce qui, tout au contraire, injecta dans son fils la conviction que son âme était catalane ? Non, je ne suis pas Casas Ros. Je ne crois pas non plus que Sergi Pàmies le soit, qui, l'autre jour dans Libération, racontait que dans une FNAC de Barcelone il avait acheté Le théorème d'Almodóvar d'un certain Casas Ros, publié par Gallimard, et qu’aussitôt il entendit certaines musiques du hasard et se rendit compte que lui-même, Sergi Pàmies, écrivain catalan né en France qui écrit en catalan, se disposait à lire à Barcelone le roman en français d'un français d'origine catalane qui vivait à Rome.
Mais qui est Casas Ros ? Dans El teorema de Almodóvar, qui vient d'être publié dans sa version espagnole, on peut le voir comme un parent lointain de ce pasteur qui portait un voile noir au visage dans une nouvelle de Hawthorne et en même temps comme quelqu'un qui ne tarit pas d'éloges sur l'écriture comme moyen de survie et de sabotage. Et pour cause, celle-ci lui a sauvé la vie. En le lisant, je vois que je partage beaucoup de ses points de vue littéraires et que, surtout, je ne peux que l'envier, car Casas Ros est au fond ce que j'aurais aimé être : un écrivain français, sans image, et un amoureux, à distance, du «facteur» catalan.
Le roman raconte l’histoire de Casas Ros lui-même : "Depuis quinze ans, personne ne m’a vu. Pour avoir une vie, il faut un visage. Un accident a détruit le mien et tout s’est arrêté une nuit, à vingt ans. Ma première reencontré avec Newton. Depuis, j’ai lu avec passion, je n’avais pas grand chose d’autre à faire. De la Vita Nova aux Detectives sauvages, aucun écrit autobiographique ne m’a échappé.".
Personne ne peut le voir. Au début il a cru les médecins mais la chirurgie réparatrice n’a pu lui enlever son apparence de style cubiste et aujourd’hui son visage rappelle "une photo bougée qui pourrait faire penser à un visage". Personne ne peut le voir mais dans le livre il établit des contacts avec Lisa, un transsexuel, et avec le cinéaste Pedro Almodóvar des relations qui vont lui ouvrir des perspectives. L’abstraction à laquelle il soumet sa vie sociale lui permet de découvrir un monde de régions inférieures qui, ouvert aux espaces des marges les plus inédites, lui permet de vivre et de communiquer sans avoir à s’imposer à personne -la littérature est sa bouée de sauvetage- son visage de catalan défiguré.
2
- On dirait que l’invisible Casas Ros, qui vit dans la littérature, déchire avec force le papier en écrivant. C’est comme s’il le transperçait avec un procédé similaire à celui de l’accident dont il a souffert, comme s’il avait considéré nécessaire que dans le livre affleurent la détérioration, l’usure, l’effondrement auquel doit être soumise toute écriture qui prétend exposer au monde un accident comme celui qui l’a privé d’une existence normale et l’a laissé sans vie sociale, une vie transpercée. Depuis, il ne sort pas le jour et à la manière d’un fantôme de l’Opéra, seul, il vagabonde dans les nuits noires, se mélangeant de loin aux hommes et aux femmes qu’il regarde comme s’il avait une loupe d’orfèvre : étrange forme de vie.
"J’écris uniquement pour comprendre comment une autre fête peut se trouver au centre du vide", dit cette sorte d’ « elephant man » au visage cubiste, doué d’un talent spécial pour les mathématiques, qui vit réfugié dans l’algèbre, Newton, les livres, les théorèmes cubistes, le cinéma et dont l’écriture s’ouvre à de grands horizons et à des fêtes de solitude qui vraisemblablement devront l’obliger, à l’avenir, à toujours rester caché, ce qui d’une certaine manière me semble enviable, car j’aimerais tant pouvoir cultiver la présence de mon absence pour, de la table rase, du degré zéro de la littérature me renforcer et profiter à fond de cette situation d’invisibilité qui permet de contempler les autres depuis un réalisme intérieur radical.
"J’aime cette terrasse mais ma vie devient trop compliquée", dit le narrateur vers la fin du livre et je crois qu’il a raison d’appréhender certaines difficultés car s’il est vrai qu’il a trouvé une terrasse et une poétique insolite d’espaces inédits, c’est vrai aussi que, s’il désire maintenir ce discours solitaire, il devra rester ferme et payer le dur tribut de ne jamais être vu dans la vie. Il s’est mis dans de beaux draps, ce catalan caché à Rome. S’il me posait la question, je lui dirais que, malgré tout, il ne laisse passer ni cette occasion fantastique, ni cette perspective pour sa littérature de noctambule solitaire et qu’il n’abandonne, sous aucun prétexte, sa « tour d’ivoire » cubiste. "Une fois dedans, jusqu’au cou", comme disait Céline.
Le catalan défiguré
ENRIQUE VILA-MATAS, EL PAIS 30/03/2008
1 - Non, je ne suis pas Casas Ros. S'il reste encore quelqu'un qui le soupçonne, mieux vaut qu'il abandonne cette idée. Comment pourrais-je être Antoni Casas Ros ? D'accord : sa condition d'écrivain invisible -son visage a été défiguré à la suite d'un accident et il ne veut pas apparaître en public, ses éditeurs et son agent ne l'ont jamais vu- permet toute sorte de spéculations. D'accord : il semble suspect de surcroît qu'il introduise son premier roman, Le théorème d'Almodóvar, avec une citation de Roberto Juarroz et que cette citation ait été une espèce talisman de mes derniers livres : "En el centro del vacío hay otra fiesta". Et d'accord aussi : lorsqu’il commente au Nouvel Observateur son admiration pour Cortázar, Calders, Bolaño, Fresán, Murakami et autres -une liste d'auteurs favoris incroyablement semblable à la mienne -, il a contribué davantage à créer l'équivoque, notamment celle que je me suis moi-même créée dans la confusion encouragée par la nécessité constante d'être un autre.
Mais comment pourrais-je être Casas Ros, qui est né en Catalogne française en 1972 et vit maintenant à Rome après avoir vécu à Barcelone, à Nice et à Gênes et qui écrit en langue française dont la mère est italienne du Piemmont et le père catalan, un immigré complexé qui l'a privé de tout contact avec sa "culture de sang", prétendant par là qu'on le prenne pour un français, ce qui, tout au contraire, injecta dans son fils la conviction que son âme était catalane ? Non, je ne suis pas Casas Ros. Je ne crois pas non plus que Sergi Pàmies le soit, qui, l'autre jour dans Libération, racontait que dans une FNAC de Barcelone il avait acheté Le théorème d'Almodóvar d'un certain Casas Ros, publié par Gallimard, et qu’aussitôt il entendit certaines musiques du hasard et se rendit compte que lui-même, Sergi Pàmies, écrivain catalan né en France qui écrit en catalan, se disposait à lire à Barcelone le roman en français d'un français d'origine catalane qui vivait à Rome.
Mais qui est Casas Ros ? Dans El teorema de Almodóvar, qui vient d'être publié dans sa version espagnole, on peut le voir comme un parent lointain de ce pasteur qui portait un voile noir au visage dans une nouvelle de Hawthorne et en même temps comme quelqu'un qui ne tarit pas d'éloges sur l'écriture comme moyen de survie et de sabotage. Et pour cause, celle-ci lui a sauvé la vie. En le lisant, je vois que je partage beaucoup de ses points de vue littéraires et que, surtout, je ne peux que l'envier, car Casas Ros est au fond ce que j'aurais aimé être : un écrivain français, sans image, et un amoureux, à distance, du «facteur» catalan.
Le roman raconte l’histoire de Casas Ros lui-même : "Depuis quinze ans, personne ne m’a vu. Pour avoir une vie, il faut un visage. Un accident a détruit le mien et tout s’est arrêté une nuit, à vingt ans. Ma première reencontré avec Newton. Depuis, j’ai lu avec passion, je n’avais pas grand chose d’autre à faire. De la Vita Nova aux Detectives sauvages, aucun écrit autobiographique ne m’a échappé.".
Personne ne peut le voir. Au début il a cru les médecins mais la chirurgie réparatrice n’a pu lui enlever son apparence de style cubiste et aujourd’hui son visage rappelle "une photo bougée qui pourrait faire penser à un visage". Personne ne peut le voir mais dans le livre il établit des contacts avec Lisa, un transsexuel, et avec le cinéaste Pedro Almodóvar des relations qui vont lui ouvrir des perspectives. L’abstraction à laquelle il soumet sa vie sociale lui permet de découvrir un monde de régions inférieures qui, ouvert aux espaces des marges les plus inédites, lui permet de vivre et de communiquer sans avoir à s’imposer à personne -la littérature est sa bouée de sauvetage- son visage de catalan défiguré.
2
- On dirait que l’invisible Casas Ros, qui vit dans la littérature, déchire avec force le papier en écrivant. C’est comme s’il le transperçait avec un procédé similaire à celui de l’accident dont il a souffert, comme s’il avait considéré nécessaire que dans le livre affleurent la détérioration, l’usure, l’effondrement auquel doit être soumise toute écriture qui prétend exposer au monde un accident comme celui qui l’a privé d’une existence normale et l’a laissé sans vie sociale, une vie transpercée. Depuis, il ne sort pas le jour et à la manière d’un fantôme de l’Opéra, seul, il vagabonde dans les nuits noires, se mélangeant de loin aux hommes et aux femmes qu’il regarde comme s’il avait une loupe d’orfèvre : étrange forme de vie.
"J’écris uniquement pour comprendre comment une autre fête peut se trouver au centre du vide", dit cette sorte d’ « elephant man » au visage cubiste, doué d’un talent spécial pour les mathématiques, qui vit réfugié dans l’algèbre, Newton, les livres, les théorèmes cubistes, le cinéma et dont l’écriture s’ouvre à de grands horizons et à des fêtes de solitude qui vraisemblablement devront l’obliger, à l’avenir, à toujours rester caché, ce qui d’une certaine manière me semble enviable, car j’aimerais tant pouvoir cultiver la présence de mon absence pour, de la table rase, du degré zéro de la littérature me renforcer et profiter à fond de cette situation d’invisibilité qui permet de contempler les autres depuis un réalisme intérieur radical.
"J’aime cette terrasse mais ma vie devient trop compliquée", dit le narrateur vers la fin du livre et je crois qu’il a raison d’appréhender certaines difficultés car s’il est vrai qu’il a trouvé une terrasse et une poétique insolite d’espaces inédits, c’est vrai aussi que, s’il désire maintenir ce discours solitaire, il devra rester ferme et payer le dur tribut de ne jamais être vu dans la vie. Il s’est mis dans de beaux draps, ce catalan caché à Rome. S’il me posait la question, je lui dirais que, malgré tout, il ne laisse passer ni cette occasion fantastique, ni cette perspective pour sa littérature de noctambule solitaire et qu’il n’abandonne, sous aucun prétexte, sa « tour d’ivoire » cubiste. "Une fois dedans, jusqu’au cou", comme disait Céline.
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