jeudi 22 mai 2008
Défiguré et caché, l’auteur du « Théorème d’Almodóvar » clame son identité
EL PAIS
Borja Hermoso
Madrid
L’histoire pourrait commencer par : « Le tortueux chemin de pierres qui mène chez l’écrivain est triste comme un chien errant, et ainsi de suite. » Impossible. Alors : « Sa voix entre maladive et terrible résonne de l’autre côté du téléphone, etc., etc., etc. » Mais ça ne va pas non plus. Le seul démarrage possible est ce qu’il est : écrire que, à la vitesse de la lumière, le courrier électronique arrive d’on ne sait où – de Rome, on présume – avec les réponses de l’auteur du Théorème d’Almodóvar. Ce sont des réponses d’une énigme vivante à des questions d’un monde extérieur qui, peut-être, fait preuve de trop de curiosité. Des réponses comme : « Je ne crois ni au destin ni à la fatalité ».
Le territoire confortable de la théorie soutient qu’Antoni Casas Ros a perdu son visage et son épouse il y a 15 ans, lorsqu’il en avait 20 et que, après une nuit de célébration bien arrosée, sa voiture s’encastra dans un arbre près de Perpignan après avoir évité un cerf perdu.
Ce n’est donc probablement ni le destin ni la fatalité qui ont mis le cerf dans ce virage mais ce qui est certain c’est qu’il était bel et bien là et qu’il est encore là, dans les pages du Théorème d’Almodóvar, court roman, roman puissant et roman mystérieux. Mystérieux car, en face du territoire confortable de la théorie, se trouve celui incommode de la pratique. Et si la théorie soutient qu’Antoni Casas Ros n’est personne d’autre qu’Antoni Casas Ros, il subsiste dans la pratique un bruit sourd, une cacophonie de demi-certitudes et de mensonges risqués : Antoni Casas Ros n’existe pas. Mieux encore : peut-être que derrière l’écrivain sans visage (et sans face) il y a un autre écrivain, le bruit de la rumeur a même lâché les noms de Eduardo Mendoza, Sergi Pamiès et Enrique Vila-Matas, rien de moins.
Chez Seix Barral, l’éditeur espagnol qui a parié pour cette truculence littéraire de passion, de sexe, de sang et de solitude, on assure que rien de cela n’a de sens. Que c’est bien lui qui signe le livre et personne d’autre. « Ce type de rumeurs existe toujours, il a circulé des rumeurs de toutes les couleurs, même avec Thomas Pynchon, de sorte que… mais soyez tranquilles : nous pouvons garantir qu’Elena Ramírez, l’éditrice, échange une correspondance avec lui depuis des mois et nous avons une totale sécurité sur l’auteur. Elle nous est confirmée par la maison d’édition française Gallimard et par son agent aussi. »
Beaucoup plus subtile et beaucoup plus drôle – et plus déconcertante aussi – est l’explication de Casas Ros lui-même, qui dans son message électronique d’hier encore écrivait : «Enrique Vila-Matas a écrit qu’il n’était pas moi et je ne suis ni Eduardo Mendoza ni un autre non plus. Je m’attendais à ce que mon retrait suscite tout type de rumeurs mais je pense que d’ici à trois livres, plus personne ne se posera la question. Je serai enfin devenu moi-même ! Je suis plus que jamais décidé à suivre le conseil de Enrique Vila-Matas de ne pas sortir de ma tour d’ivoire et de consacrer toute ma vie et mon énergie à l’écriture.»
Dans un article publié il y a un peu plus d’un mois dans l’édition catalane de ce journal et intitulé Le catalan défiguré, Vila-Matas assurait : «Non, je ne suis pas Casas Ros. S'il reste encore quelqu'un qui le soupçonne, mieux vaut qu'il abandonne cette idée ». On est d’accord que la liste des écrivains favoris avancée par l’auteur inconnu du Théorème d’Almodóvar est irrésistiblement semblable à celle de Vila-Matas (Cortázar, Murakami, Calders, Bolaño, Fresán…) mais de là à poser avec malice le jeu des différences…
Il est clair que, comme déclare le poète argentin Roberto Juárroz dans la première page de ce livre (une autre inclination littéraire partagée par Casas Ros et Vila-Matas !), « au centre du vide, il y a une autre fête ». Celle qui est vécue dans les pages du Théorème d’Almodóvar est faite d’excursions dans les ruelles écartées de la nuit, où pullulent les espèces les moins recommandables ou même les plus pourvues d’aimant maudit. Comme Lisa, le/la transsexuel/le qui, une fois ses atours de prostituée rangés dans l’armoire, lèche les blessures de guerre du personnage de cette histoire.
Le mathématicien sans visage, obsédé par le personnage de Pedro Almódovar, vit enfermé pendant le jour dans son studio, d’où il contemple le port et les toits de Gênes. Il regarde par la fenêtre et lit, lit et regarde par la fenêtre, il pense à l’improbable fascination d’une chirurgie esthétique à temps et attend dans un mélange de torpeur méditerranéenne et d’effervescence animale l’avènement nocturne qui apportera la présence de Lisa, le sexe avec Lisa… pendant qu’un certain Pedro Almodóvar prépare un film sur son cas.
Antoni Casas Ros n’épargne aucun détail sur le voyage ruisselant de sueur et obscur dans la géographie interdite de « cette femme avec une bite », et, désormais hors du livre et de retour au courrier électronique, il explique : « Un corps transsexuel exprime la magie de l’androgynie et permet de toucher à quel point nos tendances sexuelles sont plus vastes et plus mystérieuses que notre esprit voudrait nous le faire croire. Il y a quelque chose de mythique, l’impression de retourner à la création du monde, d’explorer une sauvagerie raffinée et cet être qui dépasse ce que nous avons de civilisé nous oblige à explorer des sentiments extrêmes. » A cheval emballé entre les univers de David Lynch (The Elephant Man) et Gaston Leroux (Le fantôme de l’Opéra) et sous l’autorité d’Isaac Newton (qui marque avec une phrase chaque début de chapitre), l’artiste connu comme Antoni Casas Ros avance dans son monde d’absences, l’absence d’un visage et d’une femme, de sa femme. Il n’y a pas de place, en revanche, pour la dictature du désespoir parce que, comme lui-même le confesse de sa cachette, « je continue à découvrir avec émerveillement que la vie m’a beaucoup donné et je comprends pourquoi je n’ai jamais été attiré par le suicide… j’ai toujours su que quelque chose allait advenir. » Ce « quelque chose », c’est bien sûr le monumental succès éditorial que Le théorème d’Almodóvar a remporté en France, où les lynx de la très grave et très prestigieuse maison Gallimard (de la main de l’éditeur Richard Millet) se hâtèrent de dire un « oui, je veux » qui n’admettait aucun doute.
Mais personne chez Gallimard n’a vu Antoni Casas Ros. Seul Millet parle avec lui au téléphone (soutient Millet). « Il ne veut pas exposer son visage et c’est son droit ; j’ai son adresse à Rome, mais je ne vais quand même pas aller espionner en bas de sa porte », explique-t-il pour finalement laisser choir la phrase qui peut susciter le plus de tapage parmi les sceptiques les plus résistants et les espèces affines : « Même si c’est un canular, le livre est remarquable, et c’est l’essentiel ».
Les volcans s’allument. L’équation n’est toujours pas résolue. Un cerf s’éloigne du monde. Fascinant Casas Ros.
jeudi 15 mai 2008
mardi 13 mai 2008
lundi 12 mai 2008
REPORTAJE
La ecuación misteriosa de Casas Ros
Desfigurado y escondido, el autor de 'El teorema de Almodóvar' clama por su identidad
BORJA HERMOSO - Madrid - 11/05/2008
La historia podría empezar: "El tortuoso camino de guijarros que lleva a la casa del escritor es triste como un perro sin rumbo y bla, bla, bla...". Pero no se puede. Entonces: "Su voz entre enfermiza y terrible retumba desde el otro lado del teléfono, etcétera, etcétera, etcétera". Pero tampoco. La única forma posible de arranque es la que es: escribir que, veloz cual año luz, el correo electrónico llega desde quién demonios sabe dónde -supuestamente Roma- con las respuestas del autor de El teorema de Almodóvar. Son respuestas de un enigma viviente a preguntas de un mundo exterior que, a lo mejor, se pasa de curioso. Respuestas como, "no creo ni en el destino ni en la fatalidad".
El libro, un gran éxito en Francia, no ahorra detalles sobre la relación del protagonista con su amado transexual
Antoni Casas Ros sufrió un accidente hace 15 años al esquivar a un ciervo: perdió su cara y a su esposa
El confortable territorio de la teoría sostiene que Antoni Casas Ros se quedó sin rostro y sin esposa hace 15 años, cuando tenía 20 y, tras una noche de celebración bien regada, empotró su coche contra un árbol cerca de Perpiñán después de esquivar a un ciervo perdido.
No debieron de ser, pues, ni el destino ni la fatalidad quienes pusieron al ciervo en aquella curva, pero el caso es que estar, estaba, y sigue estando en las páginas de El teorema de Almodóvar, novela breve, novela tremebunda y novela misteriosa. Misteriosa porque, frente al confortable territorio de la teoría, se encuentra el incómodo ámbito de la práctica. Y si la teoría sostiene que Antoni Casas Ros no es otro que Antoni Casas Ros, en la práctica subsiste un runrún, una cacofonía de medias verdades y mentiras arriesgadas: no existe Antoni Casas Ros. Es más: a lo mejor detrás del escritor sin rostro (y sin cara) está otro escritor, el ruido del rumor incluso ha dejado caer los nombres de Eduardo Mendoza, Sergi Pamiès y Enrique Vila-Matas, ahí es nada.
En Seix Barral, la editorial española que ha apostado por esta truculencia literaria de pasión, sexo, sangre y soledad, aseguran que nada de eso tiene el mínimo sentido. Que quien firma el libro es quien es y no es nadie más. "Este tipo de rumor existe siempre, han circulado rumores de todos los colores hasta con Thomas Pynchon, de modo que... pero estén tranquilos: podemos garantizar que Elena Ramírez, la editora, lleva carteándose con él meses y meses y tenemos la total seguridad sobre el autor. Nos viene corroborada por la editorial francesa Gallimard, y por su agente también".
Mucho más sutil y mucho más divertida -también más desconcertante- es la explicación del propio Casas Ros, que en su mensaje electrónico de ayer mismo escribía: "Le puedo decir que ni soy Vila-Matas ni soy Eduardo Mendoza ni nadie más. Ya me esperaba que mi retiro voluntario fuera a suscitar todo tipo de rumores, pero me imagino que de aquí a tres libros, ya nadie se hará esas preguntas. ¡Por fin me habré convertido en mí mismo! Y estoy cada día más decidido a seguir el consejo del propio Enrique Vila-Matas: que no salga de mi torre de marfil y que dedique toda mi vida y mi energía sólo a la escritura".
En un artículo publicado hace algo más de un mes en la edición catalana de este diario, y titulado El catalán desfigurado, Vila-Matas aseguraba: "No, no soy Casas Ros. Si queda alguien por ahí que todavía lo sospecha, será mejor que vaya descartando la idea". Vale que la lista de escritores favoritos esgrimida por el ignoto autor de El teorema de Almodóvar sea irresistiblemente parecida a la de Vila-Matas (Cortázar, Murakami, Calders, Bolaño, Fresán...), pero de ahí a establecer maliciosos juegos de las semejanzas...
Queda claro que, como adelanta el poeta argentino Roberto Juárroz en la primera página de este libro (¡otra afición literaria compartida por Casas Ros y Vila-Matas!), "en el centro del vacío, hay otra fiesta". La que se vive en las páginas de El teorema de Almodóvar está hecha de excursiones a las callejuelas traseras de la noche, donde pululan las especies menos recomendables, o quién sabe, más provistas de imán maldito. Como Lisa, el/la transexual que, una vez aparcados en el perchero los atavíos de prostituta, lame las heridas de guerra del protagonista de esta historia.
El matemático sin rostro, obsesionado con el personaje de Pedro Almodóvar, vive enclaustrado durante el día en su estudio, desde el que se contemplan el puerto y los tejados de Génova. Mira por la ventana y lee, lee y mira por la ventana, piensa en la improbable fascinación de una cirugía estética a tiempo y espera en una mezcla de sopor mediterráneo y efervescencia animal el advenimiento nocturno que traerá consigo la presencia de Lisa, el sexo con Lisa... mientras un tal Pedro Almodóvar prepara una película sobre su caso.
No ahorra Antoni Casas Ros detalle alguno en el viaje sudoroso y oscuro por la geografía prohibida de "esa mujer con polla", y, ya fuera del libro y de vuelta al correo electrónico, explica: "Un cuerpo transexual expresa la magia de lo andrógino y permite comprobar hasta qué punto nuestras tendencias sexuales son más amplias y más misteriosas que lo que nuestra alma quiere hacernos creer. Hay algo de mítico, la sensación de volver a la creación del mundo, de explorar una especie de salvajismo refinado, y ese ser, que sobrepasa lo que tenemos de civilizados, nos obliga a explorar sentimientos extremos".
A caballo desbocado entre los universos de David Lynch (El hombre elefante) y Gastón Leroux (El fantasma de la ópera), y bajo el magisterio de Isaac Newton (que marca con una sentencia cada arranque de capítulo), el artista conocido como Antoni Casas Ros avanza en su mundo de ausencias, la ausencia de un rostro y de una mujer, de su mujer. No hay sitio, sin embargo, para la dictadura de la desesperanza, porque, como él mismo confiesa desde su escondite, "sigo descubriendo con asombro que la vida me ha dado mucho, y comprendo por qué nunca me he sentido atraído por el suicidio..., siempre supe que algo llegaría". Ese "algo" es, claro, el monumental éxito editorial que El teorema de Almodóvar ha logrado en Francia, donde los linces de la muy grave y muy prestigiosa Gallimard (de la mano del editor Richard Millet) se apresuraron a dar un "sí, quiero" que no admitía duda posible.
Pero nadie en Gallimard ha visto a Antoni Casas Ros. Sólo Millet habla con él por teléfono (sostiene el tal Millet). "No quiere exponer su rostro, y es su derecho; tengo su dirección en Roma, pero no voy a ir a espiar por debajo de su puerta", explica, para finalmente dejar caer la frase que más jaleo puede suscitar entre escépticos irredentos y especies afines: "Incluso si todo es una broma, el libro es memorable y eso es lo importante".
Los volcanes se encienden. La ecuación permanece sin resolver. Un ciervo se aleja del mundo. Fascinante Casas Ros.

40 votos
