La Quinzaine littéraire du 1er au 15 avril 2009
Le monde sensible
En trente-neuf nouvellesAntoni Casas Ros, auteur remarqué d ‘un premier roman très surprenant, poursuit sa discrète aventure dans un autre monde sensible, entre théorie et provocation.
Par Hugo PRADELLE
Un autre regard
Le héros du Théorème d’Almodovar (1) était défiguré, seul, exilé en sa propre solitude, marqué du sceau de l’infamie, de la nécessité d’être ailleurs, décalé, secret, dans un autre monde. Dans ce nouveau livre s’éla bore cette même nécessité, cette même condanmation. Casas Ros nous force ainsi à fréquenter le monde d’une tout autre manière, nous déplace au sein d’une configuration insolite, en une ultime déstabilisation. Il inscrit donc ce livre dans un fantastique charnel, sensuel, perturbant, celui d’une observation étrange. Mort au romantisme fait se succéder les récits d’un autre regard, d’une intériorité qui se confronte au monde. Une confrontation qui impose la déformation du réel, suggère d’autres contours. Casas Ros adopte ainsi une manière de faire sourdre l’étrangeté du réel par le biais d’une sorte de décalage de l’observation, comme si l’axe de la vision, ou de la sensation, se déplaçait, nu plutôt, pour employer un terme mathéma tique, se translatait, proposant ainsi une autre réalité. Une réalité contaminée par une subjectivïté qui s’ objective, paradoxe presque insoutenable en même temps que très doux que l’écriture de Casas Ros restitue en un rythme particulier.
Le recueil rassemble ainsi des textes divers en une constellation d’épiphanies, de révéla tions soudaines et bouleversantes, qui inscrivent l’écriture dans une certaine forme d’évi dence, de nécessité, où seul compte l’instant. «J’échafaudai la théorie réaliste, minutieuse et antiromantique, d ‘une capture de l ‘instant présent qui évinçait toute mièvrerie et tout sentimentalisme » Sous l’égide de ce principe s’entrecroisent anecdotes, choses vues, sensations troublantes, rêves perturba teurs, méditations et souvenirs, en une succession saccadée et précise de textes brefs qui établissent chacun de façon autonome tout en se relayant les uns les autres, comme pour une harmonie musicale, autour d’une sensibilité différente.
Se côtoient ainsi : des descriptions poétiques assez réussies, des portraits sensi bles ; des récits surprenants (souvent proches de ceux de Calvino) dans lesquels un homme regarde une télévision qui n’est plus là, Don Delillo écrit un livre infini dont les mots s’échappent dans le ciel comme des comètes, le narrateur rencontre Bolafio et un de ses personnages, ou encore Antom vit dans une chambre qui rapetisse autour de lui en mesu rant tôujours vingt mètres carrés ; des médi tations plus abstraites sur le désespoir, le silence, la blancheur de la peau, l’anonymat de l’ecrivam ou la htterature elle-même , un extrait d’Anstote, une depêche AFP (nous penserons a Duchamp) , des scenes de tortu re, un vermssage delirant qui aboutit a la devoration de l’artiste, le suicide d’un poete sur la plage , des mises en scene de la diffor
mité et de la mutilation comme la vision par deux fois d’une jeune femme unijambiste, la décomposition du visage d’un dictateur et surtout, le texte le plus long du recueil dans lequel un personnage filme l’intérieur de la Caza Azul de Frida Kahlo.
Le livre oscille perpétuellement entre fixation et déplacement. Casas Ros saisit des instants fugitifs avec brio et efficacité, jusqu’à l’agacement que provoque parfois la formule, et se repositionne sans cesse, comme un funambule, autour de deux axes majeurs : l’exhibition et la sensibilité. Il écrit : «Je ne sais pas si les images créent les perceptions ou si les perceptions créent l’image. L’espace de la pensée vidée de sa trivialité appelle les formes à jouer dans une dimension infinie. Le monde fondé sur la séparation de chaque objet avec tous les autres s’effondre. » Il faut donc penser les deux ensemble. Ainsi, il met en place une écriture de l’organique pensée telle une formule mathématique qui se décline, se développe dans le réseau des textes brefs, tantôt lumineux, tantôt obscurs, qui proposent en quelque sorte un démantèlement de la sensibilité pour la confronter à l’horreur concrète du monde, son ignominie sordide en même temps que bouleversante.
Antoni Casas Ros capte le corps du monde, sa forme, et le réorganise au sein d’un autre univers sensible. I] conçoit la poésie comme le lieu même de l’avènement sensible, comme seul espace de recouvre ment de la réalité et de la puissance extrême de ce qui est, ou semble être. Il exhibe le sens invisible. Il pourvoit à l’infini. Il trace des signes, formules mathématiques ou gestes décalés, qui rassemblent les parts défaites d’un univers inconnu qui pourtant nous entoure. Il semble nous dire qu’il faut savoir regarder avec autre chose que ses yeux, qu’il faut se laisser choir dans l’illusion. Le livre de Casas Ros, comme une installation d’art contemporain, consiste en un geste qui inter roge, qui confronte l’époque, la sensibilité. lui tendant un miroir dans lequel nui reflet n’apparaît, mais où se dessine un possible réordonnancement, en forme d’ultime provocation.
1. Voir Q. L. n° 970.
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1 commentaires:
I have read your book the Almadovar Theorem in Turkish. It is really fantastic and remarkable. I understand that it is a mixture of fantasy and autobiography, but really hard to tell which part is fiction which reality.
I hope you meet Almadovar and we watch the book at a cinema.(OR have you already???) I agree with what you say about the power of cinema and looking long or deep enough.
all the best from here Istanbul
Ipek
iozel@tnn.net
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