mardi 28 avril 2009

Sages de Sodome

Antoni Casas Ros

Le secret du mal
Roberto Bolaño


« Le secret du mal » est le dernier recueil de Bolaño. Il y travaillait juste avant sa mort et on y trouve mêlé, dans un puzzle incandescent, des fictions, des récits d’autobiographie créative, des textes de conférences qui ressemblent à des atterrissages d’urgence dans le champs littéraire. C’est du pur Bolaño, celui qui s’inscrit en droite ligne dans la filiation Borges- Cortázar. L’art de la « nouvelle » comme une pépite d’or entre nos mains.
Bolaño à la fin de sa vie va de plus en plus en plus vers des textes qui restent suspendus dans l’espace tels des étoiles distantes, sans débuts et sans fins, elle flottent mystérieusement et laissent un sillage, un virus dans l’esprit, dont les effets continuent bien après la lecture. Ces textes sont ciselés dans une pièce de métal noir, armes mélancoliques et précises qui ne sauraient manquer leur cible.
« Sages de Sodome » nous emmène dans une errance au cœur de Buenos Aires où l’on suit le personnages de Bolaño, qui n’est autre que V.S .Naipaul, l’auteur de « Miguel Street ». Il s’enfonce peu à peu dans un rejet de la sodomie qui lui semble marquer fatalement les argentins et Bolaño doute de plus en plus de la perspicacité de Naipaul. On s’enlise dans le texte ou des chèvres, des hommes et des femmes se feront enculer sous le regard distant, réprobateur et british de Naipaul. Bolaño aime inviter les écrivains qu’il admire dans ses textes, ils passent comme des météorites et forment une sorte de club Bolanien où il est bon de se retrouver, d’avoir une conversation, de se laisser aller au délire. J’aime aussi ouvrir mes pages à mes héros inconnus, leur prêter mon regard ou emprunter le leur, sortir des tours médiévales de l’ego où les écrivains se réfugient, seuls et contre tous. La libre navigation des personnages réels dans la fiction me semble ajouter des couches lumineuses à leur matière corporelle, des angles inédits, des reflets infinis. J’invite Enrique Vila-Matas, j’invite Zéno Bianu, j’invite Diego Rivera et Frida Kahlo, j’invite Don Delilo à écrire le roman futur dans une langue compréhensible par tous.
Les personnages de Bolaño cherchent à trouver le bonheur ou à se faire tuer dans cet univers trouble où Arturo Belano, le double de Roberto Bolaño, se promène, les yeux ouverts, comme un détective sauvage. Il y a des têtes coupées, des zombis, William Burroughs, toute l’équipe de Tel Quel sur papier glacé et Borges qui pourfend la canaille sentimentale. Il y a aussi une fille de vingt-sept ans qui reçoit vingt-sept coups de couteau et un jeune homme qui connaît la magie des portes automatiques. Il y la mort de ses parents, dans un accident de bus près de Barcelone, qu’on retrouve les mains soudées par la chaleur de l’explosion.
J’ai relu plusieurs de ces textes et chaque fois, je suis émerveillé par une magie qui leur redonnent une vie et une couleur différente. Je pensais beaucoup à cet art de créer des textes caméléon qui prennent la couleur du lecteur, de l’instant de la lecture en écrivant « Mort au romantisme ». Je pensais à Borges, à Cortázar, à Vila-Matas, à Bolaño, à Pere Calders, qui ont tous cet art du texte caméléon. L’art aussi de créer un monde en deux ou trois pages et de le laisser se défaire dans l’esprit palpitant du lecteur. Réduire le sujet, réduire l’histoire, en arriver à écrire une nouvelle de huit lignes sur la beauté d’un cul, comme j’ai tenté de le faire dans « Blason ».
Bolaño parle des poèmes d’Ulises Lima comme de balles traçantes, définition qui s’appliquent à merveilles aux textes rassemblés dans « Le secret du mal ».

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