Antoni Casas Ros
Corps céleste
L’écrivain, emmitouflé dans une couverture, est allongé sur une chaise longue du paquebot qui le conduit à Buenos Aires. Pourquoi Buenos Aires ? Il veut revoir Nijinski danser. Les autres passagers sont intrigués par la tête triangulaire, les yeux sombres, les cheveux longs, le silence de l’écrivain qui pense aux bonds du danseur, aux costumes et aux décors de Bakst, où formes et couleurs virevoltent, créent une tempête lorsqu’elles sont associées à la musique de Stravinski. Il revoit le danseur sous la forme de Petrouchka et songe à ses mots écrits quelques semaines auparavant : « Le monde est un spectacle, où la pensée n’est présente que pour anéantir la joie. La pensée a trop de poids. Ne plus être qu’un miroir, est le vœu de l’esprit qui contemple. » Alors, son regard devient miroir du ciel . On l’appelle. Il est tard. Les autres voyageurs disparaissent pour le dîner mais,lui, reste sur le pont. Il n’a plus de besoins. Un miroir ne mange ni ne danse, il reflète. Toute la nuit, comme fossilisé sur sa chaise longue, il voit les nuages filer devant la lune presque pleine. Un garçon de cabine lui apporte un thé. On s’inquiète. Le médecin de bord vient constater que son pouls bat correctement. On le laisse sur le pont.
Soudain, passant devant la lune, le corps céleste de Nijinski dans un bond prodigieux. Il porte le costume de Petrouchka. Nijinski, du haut du ciel, voit ce petit homme qui le regarde, seul au milieu des lumières et des vagues créées par l’étrave du navire. Il danse pour les baleines, les requins, l’encre noire des poulpes, pour celui qui voit, solitaire. Les vêtements de Nijinski sont en fuite autour de son corps. Peu à peu, le vent le dénude. Il n’est plus que musique, muscles, espace. Une beauté absolue débarrassée de toute séduction. Une fascination qui tente d’inscrire ses traces sur le miroir qui demeure immaculé.
Avec l’aube, le corps de Nijinski disparaît, comme s’il refusait de se montrer aux autres voyageurs. L’écrivain ne bouge pas. Il respire à peine. Les bruits, les rires, les conversations ont cessé de le troubler. Des bouches s’ouvrent, mais aucun son ne sort. Le paquebot est silencieux, comme poussé par le vent. Rien ne vient troubler le miroir.
Enfin la nuit revient et le danseur céleste paraît alors que la lune atteint sa plénitude. Le bond infini de Nijinski dont la peau absorbe si bien la lueur de la lune au point que le miroir voit deux lunes puis à force de silence, une seule lune ayant la forme de Nijinski. Une montre pourrait indiquer que le jour va pointer. La lueur de Vénus pourrait préluder à l’aube qui ne vient pas. La nuit prend possession du miroir et de la lune. Le jour est chassé. Enfin, l’écrivain peut contempler le corps céleste sans craindre l’apparition du soleil.
La nuit succède sans fin à la nuit alors que le navire file vers Buenos Aires. Les autres passagers sont cloîtrés dans leurs cabines. Nijinski, le pied droit pointé vers un nouveau continent, les jambes ouvertes à l’extrême dans un écart gracieux, les bras jouant avec l’espace, demeure dans la même perspective. Il pourrait aller plus vite, que l’écrivain le perde de vue, qu’il disparaisse derrière l’ombre d’une chaloupe, une cheminée du paquebot, mais il s’arrange pour être toujours dans le champs visuel de l’écrivain. Parfois de sombres figures traversent son esprit. Des visages gelés. Des corps écartelés par la danse. Des trappes qui s’ouvrent sur scène et engloutissent son corps. Pendant quelques secondes son corps lunaire se raidit. Il sent ses muscles se relâcher, son feu le consumer. Il entend son amant, Diaghilev, le maudire et voit Bakst peindre son corps comme s’il était un élément du décors. Du haut du ciel, il voit le psychiatre Eugen Bleuler qui l’attend dans une clinique suisse et, saisi d’épouvante, il commence à se recroqueviller. Il abandonne la position du grand jeté. Ses tendons refusent la grâce. Son chorégraphe Fokine l’insulte et l’accuse de trahir la beauté qu’il a voulue pour ce bond spatial.
L’écrivain, sur sa chaise longue, voit le corps admirable vieillir dans sa trajectoire alors que Bleuler invente le terme schizophrénie et tient devant lui, avec un sourire bienveillant, une camisole de force peinte par Bakst. Bleuler invite Nijinski à atterrir enfin dans sa clinique de Zurich et lui assure : Nous ne pouvons te garder que 31 ans, après cela, tu mourras dans une autre clinique psychiatrique, à Londres. L’écrivain assiste à la métamorphose du corps de Nijinski, il le voit se tordre dans l’espace, perdre peu à peu son éclat lunaire pour devenir aussi sombre qu’un Goya précipité vers les eaux noires de l’Océan.
Le jour revient enfin. L’écrivain se lève, se frictionne. Son corps est froid. Il entre dans la salle à manger avec une barbe de trois nuits et commande un pot de café, des œufs au bacon, du fromage et des toasts. Il a perdu sa joie en même temps que Nijinski a perdu l’esprit. Il n’est plus miroir. Il se souvient d’avoir écrit, après avoir découvert le danseur au Châtelet : « Le jour où Nijinski aura perdu de sa beauté ou de sa jeunesse, je n’aurai plus un regard pour lui ».
PUBLIé DANS LE NUMéRO DU CENTENAIRE DE LA NRF
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1 commentaires:
SUPERBE ! Et l'on pourrait faire de même avec vous. Vous imaginer en vrai devant moi. Surtout ne voir qu'une ombre, un reflet... Laisser la place à la rêverie à l'imaginaire...Ne pas voir vos contours rester vague... Entretenir le mystère mais ressentir votre immense beauté qui réchauffe et illumine nos ombres du quotidien... BISES SABINE (qui s'essaie à bien écrire...)
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