SOUS LES MOTS,
LA VAGUE
Il y a bien, oui, un mystère Casas
Ros. Pas spécialement celui qui
s'attise aux rumeurs liées à l'identité
de l'auteur - dont nul ne connaît le
visage -, mais celui de cet espace
de liberté très singulier, peut-être
extensible, que semble lui procurer
l'écriture. Car que cette appropria-
tion de la liberté apparaisse comme
une sorte d'évidence pour n'importe
quel écrivain un peu respectueux de
son art est une chose, qu'elle soit
investie avec autant de sensibilité,
d'amplitude, d'intériorité, n'est tou-
tefois pas aussi fréquent.
Tout n'est sans doute pas parfait
dans ces trente-neuf très brefs récits
- qu'il serait peut-être plus judicieux
de qualifier de fusées que de nouvel-
les: la féconde contrainte du court
peut entraîner, à tel ou tel moment,
quelque trait un peu forcé, et l'on ne
peut complètement se débarrasser
de l'idée selon laquelle il y avait dans
l'exercice quelque chose qui relevait,
en partie du moins, du défi ou de la
performance. Cette impression
s'évanouit cependant très vite, tant
on ne peut demeurer impassible
devant la mélancolie souveraine où
nous entraînent les visions de Casas
Ros, devant cette oscillation perrna-
nente entre les facéties de l'exis-
tence et l'abattement de vivre.
Comme s'il y avait une concrétude
de l'imaginaire, un soubassement
douloureux à tout onirisme. Cette
jeune fille, croisée dans un train,
dont on comprend que l'étui noir lui
sert à autre chose qu'à trimballer tel
ou tel instrument de musique, tout
comme cette belle nageuse unijam-
biste, l'étrange sensation que pro-
cure l'observation de nos corps (et
de nos oreilles), ce corps qui nous
échappe et qui fuit devant le miroir,
l'invention d'une langue pour l'écri-
ture d'un livre infini, ce lecteur qui
voudrait pouvoir réécrire la chute
des livres qu'il aime, ce fantasme de
« rendre à la forêt son bois sous
forme de livres qui prendraient la
forme d'arbres », ce ballon de foot-
ball qui vole au-dessus de la terre et
se laisse rebondir au gré des coups
qu'on lui donne, tout ramène à cette
certitude: « on peut écrire dans le
vide, pendant la chute vettiqi-
. neuse ». Aussi, sous son titre aux
allures de manifeste, Mort au
romantisme nous gifle autant qu'il
nous caresse. La gifle, c'est ce
regard porté en marge absolu du
monde, la rudesse et la concision
poétiques de ces visions où corps et
esprits humains se trouvent défor-
més, distendus, redessinés, redéfi-
nis, cette manière de nous rappeler à
nous-mêmes. La caresse, c'est la
tristesse lointaine et sans doute ina-
paisable qui inspire ces visions, cette
ironie défaite dont Casas Ros teinte
la peine d'un monde impraticable.
« On ne peut pas toujours sourire à
celui qui souffre », écrit-il dans la
fusée qui ouvre le recueil, et qui me
semble assez bien résumer ce à quoi
l'écrivain va puiser.
Tout est finalement très beau dans
ce livre, écrit d'une plume vive et
grave à la fois, efSi l'on ne peut être
également sensible à l'ensemble des
textes, tous rayonnent d'une
urgence dont on peut espérer qu'elle
soit, d'un certain point de vue, salva-
trice. Lire Casas Ros, c'est en quel-
que sorte revenir aux points cardi-
naux de l'humain, retrouver ces
idées que les minutes de l'existant
nous invitent à chasser d'un mouve-
ment plus ou moins conscient sous
le seul prétexte qu'elles seraient trop
insaisissables, ou trop dérobées, ou
trop occultes, ces petites choses qui
ne sont pas tout à fait des idées
encore, seulement des fulgurances
qu'il nous faut tenir à distance res-
pectable si l'on veut supporter de
vivre. Sans chercher dans ces textes
un caractère souterrain ou psycholo-
gique que l'auteur n'a sans doute
pas voulu lui donner, on se dit que
pourrait y reposer une aspiration à
découvrir ou à recouvrer une terre
vierge, un de ces mondes perdus de
nos enfances: «II foule une herbe
fraÎche et se met à penser qu'aucun
être humain avant lui n'a emprunté
cet itinéraire, que personne n 'y a
laissé la trace de son pas. Un sentier
est en train de nsître. »Nous ne pou-
vons nous défaire de ce qui nous
constitue comme humains, récepta-
cles inaboutis pour les vents contrai-
res. Il nous faut reconnaître l'incom-
plétude de notre rapport au monde,
vivre avec cette souffrance de ne
pas pouvoir nous y mouvoir autant
que la vie nous y inviterait, sauf à
avoir l'impression de renier quelque
chose de marmoréen en nous; cou-
rir, finalement, après « ce lieu insi-
tuable où toutes les vagues de la
conscience jaillissent sans début et
sans fin»; et constater qu'on ne
peut s'accrocher au réel de la vie
sans faire la part belle à un imagi-
naire fors lequel elle-même partirait
en fumée. Comme nos rêves.
M. Villemain
Le magazine des livres
MORT AU ROMANTISME, Antoni Casas Ros,
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