mardi 12 mai 2009
LE TEMPS samedi2 mai 2009
Pour la vie, contre le sentimentalisme
Eléonore Sulser
Antoni Casas Ros l’auteur du «Théorème d’Almodovar» publie «Mort au romantisme», un recueil de nouvelles. Trente-neuf récits, autant de «micro-émerveillements» où il suit à la trace Borges, Calvino et surtout Murakami. Il témoigne à la fois d’une souffrance intense et d’un amour de la vie passionné.
Au roman succèdent des nouvelles, mais Antoni Casas Ros, l’auteur d’un roman applaudi, Le Théorème d’Almodovar (Gallimard, 2008), n’a pas changé d’univers. Le corps, le corps mutilé mais vivant, le corps parcellaire mais source d’intensité, le corps qui est au monde avec d’autant plus de présence qu’il est souffrant, donne sa substance au livre. Cette oreille géante dans la vitrine d’un antiquaire, cette jambe splendide abandonnée dans une piscine, cette corne qui pointe au front d’une jeune femme, ce pull de cachemire noir encore tout imprégné de présence, cette peau blanche, phosphorescente «comme certains poissons exotiques dans les aquariums hyperéclairés des restaurants chinois», cette jeune femme immobile sur la Plaza Real… Mort au romantisme, recueil de 39 textes courts, aiguisés qui vient de paraître chez Gallimard, raconte, de manière diffractée, un rapport puissant au réel, saisissant, passionné, cru, même si ce réel a tendance à choir dans les trappes qu’ouvre Antoni Casas Ros.
On retrouve, au cœur du livre, le narrateur sans visage du Théorème, miroir d’un auteur qui n’apparaît pas en public, sinon très exceptionnellement, le visage couvert d’une cagoule noire. Antoni Casas Ros – sur l’identité duquel plane un soupçon récurrent – se défend pourtant de cultiver le mystère et raconte, simplement, avoir perdu son visage dans un accident de voiture. Il est né, en 1972, dit-il, en «Catalogne française» et possède une formation de mathématicien. Il ne «s’expose» que sur Internet (www.casasros.blogspot.com), où une figue humaine aux bois de cerf (l’animal cause de son accident) et au visage caché entre ses mains joue les avatars.
La posture n’est pas sans avantage, pense d’ailleurs le narrateur de la nouvelle intitulée «Le duel substance-image sur YouTube»: «Ne pas avoir de visage est socialement difficile mais, du point de vue de la littérature, cela commence à m’apparaître comme un bienfait. Je n’aurais pas à me conformer à ce rituel dangereux où beaucoup se perdent, enivrés par la lumière crue», note-t-il en se désolant sur la vacuité qui gagne les auteurs trop médiatisés, comme si, juge-t-il, l’amour des mots les désertait à mesure qu’ils s’expriment en public. Entre l’image et le corps réel, entre la parole et l’écriture, Antoni Casas Ros a choisi la substance, la matière, l’amour des mots.
L’incarnation, l’apparition, les sens sont convoqués dans ces nouvelles qui explosent à la lecture, comme des grains de raisin charnus, provoquant autant de micro-déflagrations, d’épiphanies. «Ma solitude, dit l’un de ses héros, un écrivain, n’était faite que de micro-émerveillements entrecoupés de vastes marécages désespérés.» Dans ces épiphanies, c’est encore le monde sensible qui l’emporte. Formes rondes, citrons, bulles de savon, ballon de football, seins, fesses, mamelons, grains de raisin, la sensualité surgit partout. Une sorte de jubilation des formes et des substances. L’eau n’est-elle pas ici source de transformation, de renaissance, bouillonnement d’idées et même de textes?
A ces bonheurs tactiles et subtils s’ajoute la rumeur du monde. Antoni Casas Ros réfléchit, invente, emprunte. Deux ready made littéraires apparaissent: une dépêche AFP, un texte d’Aristote.
L’écrivain aime d’autant plus le monde qu’il avance sur des gouffres. «En quelques secondes, tant de beauté et de perfection peut exploser ou tomber vers le sol en chute vertigineuse.» Le précipice menace à chaque pas: la torture, la disparition à tout jamais, la mort, la dissolution et même l’éternité en chute libre.
Ainsi, les nouvelles dessinent un univers précis, sur lequel plane, dans ce livre-là, le fantôme de Frida Kahlo, mutilée, souffrante et profondément vivante. L’artiste et son amour-fleuve, pour Diego Riviera, offrent une sorte de mantra au lecteur et à l’écrivain: «Diego était passionné, mais pas sentimental», la phrase revient deux fois dans ce livre qui aime la vie avec une sorte d’immédiateté brutale et pulvérise le romantisme pour mieux rejoindre la poésie.
Pour la vie, contre le sentimentalisme
Eléonore Sulser
Antoni Casas Ros l’auteur du «Théorème d’Almodovar» publie «Mort au romantisme», un recueil de nouvelles. Trente-neuf récits, autant de «micro-émerveillements» où il suit à la trace Borges, Calvino et surtout Murakami. Il témoigne à la fois d’une souffrance intense et d’un amour de la vie passionné.
Au roman succèdent des nouvelles, mais Antoni Casas Ros, l’auteur d’un roman applaudi, Le Théorème d’Almodovar (Gallimard, 2008), n’a pas changé d’univers. Le corps, le corps mutilé mais vivant, le corps parcellaire mais source d’intensité, le corps qui est au monde avec d’autant plus de présence qu’il est souffrant, donne sa substance au livre. Cette oreille géante dans la vitrine d’un antiquaire, cette jambe splendide abandonnée dans une piscine, cette corne qui pointe au front d’une jeune femme, ce pull de cachemire noir encore tout imprégné de présence, cette peau blanche, phosphorescente «comme certains poissons exotiques dans les aquariums hyperéclairés des restaurants chinois», cette jeune femme immobile sur la Plaza Real… Mort au romantisme, recueil de 39 textes courts, aiguisés qui vient de paraître chez Gallimard, raconte, de manière diffractée, un rapport puissant au réel, saisissant, passionné, cru, même si ce réel a tendance à choir dans les trappes qu’ouvre Antoni Casas Ros.
On retrouve, au cœur du livre, le narrateur sans visage du Théorème, miroir d’un auteur qui n’apparaît pas en public, sinon très exceptionnellement, le visage couvert d’une cagoule noire. Antoni Casas Ros – sur l’identité duquel plane un soupçon récurrent – se défend pourtant de cultiver le mystère et raconte, simplement, avoir perdu son visage dans un accident de voiture. Il est né, en 1972, dit-il, en «Catalogne française» et possède une formation de mathématicien. Il ne «s’expose» que sur Internet (www.casasros.blogspot.com), où une figue humaine aux bois de cerf (l’animal cause de son accident) et au visage caché entre ses mains joue les avatars.
La posture n’est pas sans avantage, pense d’ailleurs le narrateur de la nouvelle intitulée «Le duel substance-image sur YouTube»: «Ne pas avoir de visage est socialement difficile mais, du point de vue de la littérature, cela commence à m’apparaître comme un bienfait. Je n’aurais pas à me conformer à ce rituel dangereux où beaucoup se perdent, enivrés par la lumière crue», note-t-il en se désolant sur la vacuité qui gagne les auteurs trop médiatisés, comme si, juge-t-il, l’amour des mots les désertait à mesure qu’ils s’expriment en public. Entre l’image et le corps réel, entre la parole et l’écriture, Antoni Casas Ros a choisi la substance, la matière, l’amour des mots.
L’incarnation, l’apparition, les sens sont convoqués dans ces nouvelles qui explosent à la lecture, comme des grains de raisin charnus, provoquant autant de micro-déflagrations, d’épiphanies. «Ma solitude, dit l’un de ses héros, un écrivain, n’était faite que de micro-émerveillements entrecoupés de vastes marécages désespérés.» Dans ces épiphanies, c’est encore le monde sensible qui l’emporte. Formes rondes, citrons, bulles de savon, ballon de football, seins, fesses, mamelons, grains de raisin, la sensualité surgit partout. Une sorte de jubilation des formes et des substances. L’eau n’est-elle pas ici source de transformation, de renaissance, bouillonnement d’idées et même de textes?
A ces bonheurs tactiles et subtils s’ajoute la rumeur du monde. Antoni Casas Ros réfléchit, invente, emprunte. Deux ready made littéraires apparaissent: une dépêche AFP, un texte d’Aristote.
L’écrivain aime d’autant plus le monde qu’il avance sur des gouffres. «En quelques secondes, tant de beauté et de perfection peut exploser ou tomber vers le sol en chute vertigineuse.» Le précipice menace à chaque pas: la torture, la disparition à tout jamais, la mort, la dissolution et même l’éternité en chute libre.
Ainsi, les nouvelles dessinent un univers précis, sur lequel plane, dans ce livre-là, le fantôme de Frida Kahlo, mutilée, souffrante et profondément vivante. L’artiste et son amour-fleuve, pour Diego Riviera, offrent une sorte de mantra au lecteur et à l’écrivain: «Diego était passionné, mais pas sentimental», la phrase revient deux fois dans ce livre qui aime la vie avec une sorte d’immédiateté brutale et pulvérise le romantisme pour mieux rejoindre la poésie.
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